• La crise alimentaire

    Bruno Parmentier a donné à Arte, ce mardi 2 décembre 2008, une interview intéressante surla crise alimentaire. Directeur de l’ESA (École Supérieure d’Agriculture), Bruno Parmentier, ingénieur des mines et économiste, est l’auteur d’un ouvrage référence Nourrir l’humanité (Ed. La Découverte, 2007, prix Terra 2008) sur le défi alimentaire. Il en décrypte les enjeux.


    « Pour une révolution de la pratique agricole »

    Pourquoi n’a-t-on pris conscience de la crise alimentaire qu’en 2007 ?

    Alors que huit des dix dernières ont été déficitaires en céréales, les stocks préalablement constitués (environ six mois de consommation depuis des décennies) ont un temps permis de maintenir les cours à bas niveau, jusqu’à ce qu’apparaisse la réalité d’une légère pénurie : nos stocks de céréales sont actuellement au plus bas depuis la 2ème guerre mondiale. Or quel que soit le prix, la demande des 6,5 milliards d’habitants sur la planète, elle, ne fléchit pas. Elle augmente même de 2% par an, entre les 80 millions de « convives supplémentaires », la croissance de la consommation de viande et de lait par une partie de la population, notamment les classes moyennes d’Asie, et la production de biocarburants. En outre, au gâchis à la production dans le Sud – les récoltes pourrissent par insuffisance de transports et de stockage -, s’ajoute celui, effrayant, à la consommation dans le Nord. Ainsi, en 2007, les courbes de croissance structurelle de la demande mondiale et celle de l’offre, très dépendante des conditions climatiques, se sont croisées.

    Comment vont évoluer l’offre et la demande alimentaire mondiale dans les prochainesdécennies ?

    Avec environ 3 milliards d’habitants en plus d’ici 2050, la demande alimentaire variera en fonction des continents. Afin que chacun mange à sa faim, il faudrait doubler la production agricole mondiale, mais en réalité la multiplier par 5 en Afrique, 2,3 en Asie et 1,9 en Amérique latine. L’offre aura beaucoup de mal à suivre. Pourtant, le XXème siècle a enregistré certains succès en la matière. Ce n’est peut-être pas glorieux, mais alors que la population quadruplait, le chiffre de ceux qui souffraient de la faim est resté stable, à savoir 850 millions. On a donc produit nettement plus, mais avec beaucoup plus de ressources. Désormais, nous allons devoir faire toujours plus, mais avec moins de ressources, ce qui est beaucoup plus difficile.

    Moins de terres, mais aussi moins d’eau et d’énergie…

    Les terres arables (1,5 milliard d’hectares soit 12% de la planète) ne sont pas extensibles. Bien que les réserves, essentiellement les forêts tropicales, soient mises en culture à un rythme déraisonnable, accélérant le réchauffement climatique, nous perdons plus de terres que nous n’en gagnons, à cause de la pollution et de l’urbanisation massive. La Chine, par exemple, perd 1 million d’hectares par an ! Si en 1960, nous mangions à deux sur un hectare de terre cultivée pour quatre aujourd’hui, nous serons six en 2050. De plus, le réchauffement de la planète augmente les problèmes dus à l’eau et nous aurons à la fois davantage de sécheresse (par exemple depuis cinq ans, il ne peut plus en Australie, qui était un grand pays exportateur de céréales) et davantage d’inondations. Nous exploitons 200 millions d’hectares irrigués sur la planète et ne pourrons augmenter ce chiffre que de 20%, avec d’énormes investissements, tandis que le niveau des nappes phréatiques va baisser de façon très importante dans de nombreuses régions. Enfin, l’agriculture est très « énergétivore » : pour produire une tonne de blé, il faut près de 300 litres de pétrole, pour les engins, mais surtout pour les engrais et les pesticides. Les agriculteurs devront impérativement produire avec moins d’énergie. Dans le même temps, on leur demande de remplir les réservoirs d’essence avec les biocarburants. C’est un défi gigantesque.

    Quelles solutions préconisez-vous ?

    Au XXème siècle, on a artificialisé au maximum l’activité agricole, et notamment par la chimie, à travers les engrais, les fongicides, les insecticides et les herbicides. Une solution coûteuse, tant sur le plan financier qu’en termes d’énergie, de pollution et d’impact sur la santé. L’âge de la chimie pour l’agriculture est maintenant révolu. Le XXIème siècle devra être celui de la biologie, et en particulier de l’agriculture à « haute intensité environnementale ». Il faut trouver des moyens de faire jouer à la nature le rôle des engrais et des pesticides, c’est à dire par exemple avoir recours à des associations de plantes qui se protègent et se nourrissent entre elles et plus généralement faire appel à la biodiversité. Les vers de terre, par exemple, qui sont d’excellents laboureurs, les abeilles pollinisatrices, les bactéries, les champignons, etc. En outre, comme dans les régions tropicales, nous devrons récolter au moins deux fois l’an : une l’hiver pour nourrir la terre avec des plantes fixant le carbone et l’azote et économiser les engrais, et une l’été pour nourrir les hommes. Cette révolution urgente de toute la pratique agricole implique de vastes programmes de recherches. D’autant qu’il va falloir inventer des milliers d’agricultures, une par canton et par micro-climat…

    Que pensez-vous du débat sur les OGM ?

    Il est faussé, parce que les premiers OGM n’apportent pas de réelle solution aux problèmes de l’humanité et qu’ils ont été fabriqués par une multinationale américaine spécialisée dans les herbicides et les insecticides, Monsanto, dont le gouvernement américain a assuré des conditions favorisant le monopole, la privatisation du vivant et une impunité face aux dérives. Mais les vrai enjeux sont autres, par exemple la mise au point de céréales moins consommatrices d’eau ou de plantes productrices de protéines ou de vitamines, ou résistantes au froid ou à l’altitude, etc. Il peut y avoir des OGM « de vie ». Tandis que l’Europe bloque sur la question, les OGM plantés dans le monde recouvrent déjà cinq fois la surface agricole française. S’il faut d’abord parier sur une agriculture à haute intensité environnementale, nous devons aussi lancer des recherches, publiques, sur les OGM en garantissant la sécurité pour calmer les peurs qui se sont multipliées. Car si les paysans échouent, la faim, elle, sera également très dangereuse quand elle engendrera émeutes et guerres.

    Quelle est la responsabilité de l’OMC dans la crise alimentaire ?

    Depuis vingt ans, la pensée unique a imposé l’idée qu’il fallait arrêter de soutenir les agriculteurs et ouvrir les frontières, pour une plus grande émulation. C’est pourquoi on a retiré à la FAO l’organisation de l’agriculture mondiale pour la confier aux commerçants de l’OMC. On a ainsi expliqué aux États africains que s’acharner à faire de la nourriture ne servait à rien, puisque d’autres pays étaient plus efficaces pour produire. Au nom du remboursement de la dette, la Banque mondiale et le FMI ont découragé le soutien à l’agriculture vivrière, au profit de celle génératrice de devises : arachide, coton, café, cacao... Cette politique s’est effondrée en 2007 lorsque les pays exportateurs de céréales ont fermé leurs frontières, affamant les pays qui avaient bradé leurs agricultures. Si dans l’imaginaire français traumatisé par les pénuries de la 2ème guerre mondiale, la faim est un phénomène urbain, ce sont en réalité des paysans qui meurent aujourd’hui de faim dans le monde, en silence. Le problème n’est donc pas de les nourrir, tâche pratiquement impossible, mais plutôt de cesser de les empêcher de se nourrir eux-mêmes ! D’où la nécessité d’une sorte de « plan Marshall » pour reconstruire et soutenir l’agriculture vivrière et familiale dans ces pays. La paix mondiale sera à ce prix.

    Et pourtant, je cite :

    Crise alimentaire : 50 millions d’affamés de plus en 2007 (Source: AlterPresse, 24 Jul 2008)

    Le nombre d’affamés a augmenté de 50 millions en 2007, selon le directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), Jacques Diouf. Il a également indique que les prix des aliments ont augmenté « en moyenne de 52% » entre 2007 et 2008, ceux des engrais de 98%, ceux des semences de 60%, tandis que les fourrages ont connu une augmentation de 72%. « Les pays les plus vulnérables sur le plan économique devront supporter les prix élevés des importations, des combustibles, des semences et des engrais », a ajouté le directeur général de la FAO.

    Jacques Diouf, a indiqué que les derniers mois de crise dans le secteur des aliments ont obligé de nombreux pays à utiliser leurs réserves budgétaires tandis que les familles épuisaient leurs économies, ce qui se traduira probablement par une nouvelle augmentation du nombre d’affamés à travers le monde. Il a pointé du doigt les institutions bancaires internationales et les organisations officielles qui n’ont pas tenu leurs promesses concernant le financement de l’agriculture, et critiqué aussi le fait que des millions de tonnes de céréales ont été détournées vers la production de combustibles.

    Le directeur général de la FAO a indiqué en outre qu’il faut produire davantage et cultiver plus de terres. « Ce sont des problèmes prioritaires », a-t-il souligné.

    Aujourd'hui plus de 850 millions de personnes sont mal nourris dans le monde, et je pense même que c'est davantage que ce chiffre. Les révoltes liées à la famine, sont de retour, et pourtant, je n'en avais vu que dans des tableaux du Moyen-Age... Mais avaient-elles seulement disparues ou bien ont-elles été sciemment évincées des médias ces dernières années? Réveillez-vous !


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    1
    Llewellyn Profil de Llewellyn
    Mercredi 3 Septembre 2008 à 17:36
    Un problème qui en provoque un autre... Si l'on utilise plus de terres pour l'agriculture, cela veut dire qu'il faut plus d'eau pour la culture, et qu'il y a moins de zone forestière...

    Bon certes, il existe encore des zones que l'on peut utiliser, sans toucher de facon dramatique aux autres régions essentielles à notre existence, mais tout de même. L'idéal selon moi serait de partager plus équitablement les ressources alimentaires à travers le monde, et de revenir à des productions locales alimentaires.
    2
    Llewellyn Profil de Llewellyn
    Lundi 15 Septembre 2008 à 09:23
    Autre lecture conseillée : le problème de la crise alimentaire, notamment dans les pays en développement.
    3
    Llewellyn Profil de Llewellyn
    Mardi 25 Novembre 2008 à 10:19
    Samedi 22 novembre 2008

    L'Union européenne a bien failli ne pas tenir sa promesse d'aide pour lutter contre la crise alimentaire mondiale. Vendredi à Bruxelles, les Vingt-Sept ont bataillé jusque dans la soirée pour débloquer le milliard d'euros promis par la Commission européenne en juillet aux fermiers des pays les plus pauvres.

    Cette somme sera débloquée en trois étapes: 260 millions avant la fin de l'année, 570 en 2009 et le solde en 2010. Ces fonds, surtout destinés à l'Afrique, serviront en priorité à des achats de semences et d'engrais, et au soutien des agriculteurs vivriers. L'UE, premier bailleur de fonds mondial pour l'aide humanitaire, avait fait de ce «milliard» un symbole. Sa décision intervient quelques jours après un appel record pour 7 milliards de dollars lancé par l'ONU afin de faire face aux situations d'urgence à travers le monde l'an prochain.

    Le symbole a néanmoins été écorné. D'abord, en raison de la rudesse des discussions budgétaires. Ensuite, parce que le prélèvement envisagé de ce milliard sur les excédents agricoles n'aura pas lieu. L'Allemagne et plusieurs autres Etats ont refusé d'utiliser ces fonds pour des actions hors du territoire de l'UE. Les montants prévus pour les actions extérieures européennes seront donc mis à contribution, ainsi que les réserves d'aide d'urgence.

    Le Parlement européen, qui avait, lui, approuvé le «milliard», se préparait à riposter en cas de blocage. «Si, fin décembre, les fonds restent bloqués, ce sera pitoyable», déclarait au Temps l'eurodéputé néerlandais Thijs Berman, avant l'accord. Plusieurs Etats membres, dont la France qui préside actuellement l'UE, sont accusés par les organisations non gouvernementales (ONG) de projeter une réduction de leur aide en raison de la crise financière. La part du PIB français pour le développement devrait atteindre 0,42% en 2009. Au lieu du 0,7% fixé par les Objectifs du Millénaire de l'ONU.

    Alors que l'UE s'apprête à annoncer mercredi un plan de relance économique d'environ 130 milliards d'euros, un blocage budgétaire in extremis aurait à coup sûr été vécu comme une trahison par ses partenaires du Sud.

    Source
    4
    Llewellyn Profil de Llewellyn
    Mardi 9 Décembre 2008 à 13:10

    963 millions de personnes sous-alimentées


    5
    DdjYTtlB
    Samedi 24 Décembre 2011 à 04:53
    All of my questions settled-tnkhas!
    • Nom / Pseudo :

      E-mail (facultatif) :

      Site Web (facultatif) :

      Commentaire :


    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :